Rose Pastel

Correspondante d'établissement

Je m’en doutais. Ils se sont trompés dans leurs dates. J’ai eu la double confirmation par ma collègue puis sur le site de la Région : je ne bosse que jusqu’en Septembre. Ça paraissait logique qu’on ne bosse pas jusqu’en Novembre. Ça aurait fait trop long. On aurait eu 1 mois de distribution, et 2 mois de glandage, vu que la restitution ne se fait qu’en 1 mois et demi (de juin à mi juillet).

Sinon, Correspondante d’établissement, c’est quoi ? La première session (juin-juillet), consiste à récupérer un maximum de manuels scolaires. La seconde session (août-septembre), c’est la distribution.

Donc, en ce moment, on effectue une permanence dans une salle du lycée où les classes viennent restituer les livres qui leur ont été distribués en début d’année. On est installées touuuuut au bout du lycée, dans le bâtiment des internes. Ma collègue Domi doit se taper l’aller-retour pour aller fumer pendant sa pause. Au début, je rigolais en me disant "Eh ouais, c’est ça, de fumer."... Et en fait, ça n’a pas vraiment changé, je continue à penser ça. Parce que moi, je reste peinarde dans la salle à grignoter. Je suis tellement casanière que je prend même pas de pause pour sortir.

La première semaine, on n’a quasiment pas pris de pause tellement on était débordées.

Lundi, on a eu la formation, où l’on s’est d’ailleurs rendu compte qu’ils ne nous ont pas tout appris. On doit faire des trucs par nous-même à l’aveuglette. Mais passons (j’en parlerais plus tard).

Mardi, on a pris le temps de s’installer dans notre salle. Les techniciens nous ont installé 2 ordis et une imprimante. Les 2 trucs les plus importants, parce que des chaises et des tables, dans une école, il y en a forcément un peu partout. S’il n’y avait ni ordi ni imprimante, fallait appeler notre supérieure, également Correspondante d’établissement, mais à plus haute échelle. Mais comme elle est passée dans tous les lycées du département ce mardi-là, elle a pu voir que tout était là et qu’on pouvait commencer à bosser tranquille.

Mercredi, c’est là que tout a réellement démarré. De 8 heures à midi, on a enchaîné 2 restitutions de 2 classes de Secondes. Le mercredi, on ne travaille que le matin. Donc on va dire que ça démarrait doucement.

Jeudi et Vendredi, on a continué les restit' des Secondes. Il y avait 11 classes de Secondes en tout, et elles ont pu se caser jusqu’à notre dernière heure vendredi pm. Le week end suivant, j’étais éreintée et j’avais l’impression d’avoir les biceps de Popeï tellement j’ai soulevé de livres.

Je voulais revenir sur mercredi matin, notre premier vrai jour de travail.
Notre supérieure s’est pointée à 10 h, lors de notre deuxième restit'... et elle nous a stressées ! Mais à mort ! ! Genre, elle a débarquée, et elle donnait des ordres. Littéralement. Ni bonjour ni merci, à nous comme aux élèves ou au prof qui les surveillait, alors qu’à la formation, ils ont bien insisté sur la politesse (on représente la Région, quand même !). Elle parlait à coup de "Toi, tu mets ça là, toi tu fais ça. Aller, on se dépêche. AU SUIVANT !" Et les élèves faisaient la gueule parce qu’elle leur parlait pas poliment. Moi aussi, je faisais sûrement la gueule, d’ailleurs.
Alors que l’heure d’avant, quand elle n’était pas là, okay, on n’allait pas vite, mais on faisait bien les choses. On prenait le temps de leur dire que s’ils avaient perdu leur livre, ils pouvaient le racheter sur Amazon, neuf ou d’occasion. On avait le temps de leur demander leur numéro de tel pour les relancer la semaine d’après s’ils n’étaient toujours pas revenus. On pouvait même blaguer un peu avec eux, car c’est la fin de l’année et on est tous détendus. Tout le monde était content, et nous, on faisait bien notre boulot, sans erreur.
Là, elle avait pris le contrôle, et on travaillait à la chaîne. Carte Jeune à scanner. Livres à scanner. Élève qui signe la feuille d’appel. Élève qui place ses livres sur les piles. Et rebelote avec le suivant. Aucune humanité. C’était pas plaisant, et en plus, elle a fait des erreurs. Elle a pas rendu la bonne carte au bon étudiant, qui m’a regardé l’air de dire "Elle a l’air de faire bien chier, celle-là" et moi de lui répondre de mes sourcils arqués "Désolé pour toi. Je peux rien y faire." J’étais désolée pour moi-même, d’ailleurs. Parce qu’on n’avait pas le temps de noter les doublons, sur la feuille d’appel...
Oui, parce qu’en fait, je vous explique. Quand on scanne la carte jeune, le logiciel affiche les livres que les Correspondants d’établissement de la rentrée dernière leur ont attribué. On a donc la liste des manuels qu’ils doivent rendre. Quand nous, on scanne leurs livres, ça les coche pour dire qu’ils ont été restitués. Sauf que ! Si le code barre du logiciel et le code barre du manuel ne sont pas les mêmes, le logiciel ajoute celui qu’on vient de scanner. On a donc, par exemple, 2 livres de maths avec le même titre, mais pas le même code barre. Ça, c’est un doublon.
Il faut noter un petit "D" pour Doublon sur la liste d’appel, en face du nom de l’étudiant, qui sera ensuite envoyée aux informaticiens du logiciel pour qu’ils suppriment l’un des 2 doublons, ou les fusionne, ou je sais pas trop quoi. C’est pourri comme système, non ?
Bref, du coup, on s’entendait plus, on n’avait plus le temps de rien dire, et quand elle fut partie, on a recherché tous les élèves de la classe qui venait de passer pour bien écrire nos petits "D" quand il le fallait, pour pas se faire engueuler alors que c’était de sa faute.

Pourtant, elle est pas méchante, c’te femme. D’ailleurs, dès qu’on a eu fini de bosser, à midi, elle nous parlait normalement, sympathiquement. Elle m’a posé des questions sur mon orientation, ce que je voulais faire et tout, comme si elle voulait m’aider. En plus, elle a une petite voix timide. Ça m’a fait un choc de la voir au taquet, de la voir changée du tout au tout quelques minutes auparavant. Elle sépare bien le pro du perso, en tout cas. Elle nous disait, elle exigeait même, que l’on prenne nos pause. Avec Domi, on rigolait un peu, parce qu’on peut pas tout arrêter et dire aux élèves qu’on revient dans ¼ d’heure. Entre les classes, il nous restait ce temps-là pour transporter les piles de livres dans le fond de la salle, pour libérer les tables afin que la classe suivante y pose ses livres. Et Domi aurait clairement pas eu le temps de traverser l’école pour fumer sa clope, même en courant. Donc je riais encore plus dans ma tête, en imaginant Domi, cheveux au vent, tirer une longue latte, et revenir à toutes enjambées, crachant sa longue traînée de fumée comme une locomotive.